Deuxième partie. La généalogie
Chapitre 5
Avant la blockchain
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Au printemps 1968, Wall Street faillit se noyer sous le papier. Le volume des transactions avait explosé, mais chaque action changeant de mains supposait encore qu’un certificat physique soit livré, vérifié, endossé, transporté par coursier d’un bureau à l’autre. Les back-offices des courtiers ne suivaient plus. Des certificats se perdaient, d’autres étaient volés, des transactions restaient en suspens pendant des semaines. Pour laisser aux employés le temps de rattraper leur retard, la Bourse de New York prit une décision inouïe. Elle ferma tous les mercredis pendant plusieurs mois. Les historiens de la finance appellent cet épisode la crise du papier.
Je commence cette généalogie par ce souvenir parce qu’il dit tout. Les marchés financiers ont toujours été limités par la capacité de leurs registres. Chaque fois qu’un registre a cédé sous le poids des échanges, la finance a inventé une nouvelle manière de tenir ses comptes, et chaque fois cette invention a redessiné l’ensemble du système. La blockchain s’inscrit dans cette lignée. Pour la comprendre, il faut connaître ce qui l’a précédée.
La grande dématérialisation
La réponse à la crise du papier fut l’immobilisation des titres. Plutôt que de faire circuler les certificats, on les déposa une fois pour toutes dans un coffre central, et l’on se contenta désormais de passer des écritures entre les comptes des participants. La Depository Trust Company naquit à New York en 1973 sur ce principe. En Europe, Euroclear avait été fondé à Bruxelles dès 1968 pour régler les euro-obligations, et Cedel, l’ancêtre de Clearstream, à Luxembourg en 1970. Ces dépositaires centraux sont devenus les piliers invisibles de la finance mondiale. Ils détiennent aujourd’hui des dizaines de milliers de milliards d’euros de titres.
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